Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Paroisse Saint-Pierre du Lac (Savoie)Paroisse Saint-Pierre du Lac (Savoie)
Menu

Reflexion sur le péché

On a l’impression aujourd’hui que la plupart des gens, y compris les chrétiens, ne savent plus très bien ce qu’est un péché, ou même que ce mot fait peur. On parle de tentation, de faute, de culpabilité, mais le mot péché n’est plus employé. Avons-nous oublié ce que c’est ?

Avons-nous oublié le péché ?

C’est en découvrant que nous sommes pécheurs que nous découvrons aussi la miséricorde infinie de Dieu. Entretien avec Bruno Cazin, prêtre et médecin. vicaire général du diocèse de Lille, auteur de Dieu m’a donné rendez-vous à l’hôpital (Bayard éditions).Publié le 18 octobre 2016. 

 

On a l’impression aujourd’hui que la plupart des gens, y compris les chrétiens, ne savent plus très bien ce qu’est un péché, ou même que ce mot fait peur. On parle de tentation, de faute, de culpabilité, mais le mot péché n’est plus employé. Avons-nous oublié ce que c’est ?

Bruno Cazin : Certainement. Le péché a mauvaise presse car il est associé à la culpabilité que l’Église est accusée d’avoir entretenue. Beaucoup de gens ont rejeté une vision très pessimiste et intransigeante de la foi chrétienne. Ce passé, très centré sur la faute et sur les normes morales, a été accusé d’alimenter la culpabilité des chrétiens. Or pour comprendre ce qu’est le péché, il faut le saisir dans notre relation avec Dieu et avec les autres, et non seulement au regard d’un code moral. On peut commettre des fautes dans de nombreuses circonstances mais le péché, lui, est une faute qui offense Dieu, directement ou à travers nos frères. 

Quelle différence entre faute, culpabilité, péché… ?

La culpabilité, c’est le sentiment négatif d’avoir fauté. C’est de la honte, de la déception de soi. Dans la culpabilité, on est centré sur soi. Ce que les psychologues ont condamné dans la prétendue culpabilité chrétienne, c’est qu’elle enferme la personne sur elle-même, ce qui n’est pas du tout la finalité de la confession des péchés, qui est la réconciliation. La faute, elle, est un écart par rapport à une norme, une infraction par rapport à la loi.  Elle ne suppose pas la relation à Dieu. Autrement dit, le mot péché n’a aucun sens pour celui qui n’est pas croyant.

N’est-ce pas alors plutôt le sens de Dieu que nous avons perdu ?

C’est lié, bien sûr. Nous avons perdu le sens de Dieu qui nous veut du bien, « qui veut nous sauver et non nous juger », dit Jésus. Quand on aborde le péché dans le cadre du sacrement de réconciliation, on l’inscrit toujours dans cette relation blessée à Dieu, et dans la relation que Dieu veut restaurer avec nous. On remet alors le péché à sa juste place. Mais si on l’isole, on en reste à se regarder soi-même en relation à un code que l’on s’est fixé, et la relation à Dieu disparaît. Et le péché n’est plus un péché, il est une faute. Dans la notion de péché, c’est vraiment la relation à Dieu qui est première. 

Donc on ne peut employer ce mot que dans une vie de foi ? Pour un non-chrétien, cela ne veut rien dire ?

Exactement. Et il y a encore un pas supplémentaire à faire, qui est de comprendre que le péché n’a de sens qu’à la lumière de la réconciliation à laquelle nous sommes appelés.

Comment peut-on s’en apercevoir ? 

Dans la relation de foi, dans la prière, dans l’examen de sa conscience en présence de Dieu, en éclairant sa conscience par la parole de Dieu et la vie en Église, dans son rapport avec ses frères, on peut essayer de comprendre que ce que nous faisons blesse Dieu, offense nos frères, et ne répond pas à la volonté de Dieu. J’aime beaucoup la phrase bien connue de l’épître aux Romains (chapitre 5) qui dit que « là où le péché abonde, la grâce surabonde ». On ne peut comprendre le péché qu’à la lumière de la grâce qui nous en fait sortir. Cette grâce nous vient de Dieu par la mort et la résurrection du Christ. 

Alors pour connaître une vraie relation avec Dieu, il faut pécher ?

Non, il faut mettre les choses en sens inverse. C’est la relation avec Dieu qui nous révèle ce qui dans notre vie nous sépare de lui. C’est elle qui nous permet de faire la vérité sur nous-mêmes, et nous invite à orienter nos choix dans la perspective du Royaume de Dieu, à fonder nos décisions en les enracinant dans l’amour reçu. Car elle inverse le rapport. La foi nous dit : l’amour t’est donné, accueille-le, cela va changer ta vie.C’est alors qu’on peut voir son péché.Car le péché, ce sont les ruses que nous déployons parce que nous avons peur de mourir, peur de manquer, de ne pas jouir, de nous faire prendre notre place… Parce que cette peur-là nous habite, nous entrons dans un cercle de violence, d’abus de pouvoir, de mépris des autres… Mais si on se laisse éclairer par la lumière de la vie qui nous est donnée, nous pouvons en guérir.Pour le chrétien, le meilleur moyen de se libérer de son péché, c’est de se confesser. 

Or les confessionnaux ne sont plus très à la mode ! Que font les gens de leur péché  ’ils ne se confessent plus ?

L’année de la miséricorde a remis à l’honneur le sacrement de réconciliation, et c’est heureux. Mais je ne dirais pas que c’est le meilleur moyen de nous libérer du péché. Ce qui nous est offert pour cela, c’est d’abord la foi, l’accueil du don de Dieu dans le Christ. Et c’est parce que, dans le Christ, nous accueillons cet amour et grandissons dans l’identité de fils aimés de Dieu, que nous guérissons du péché. Le sacrement de réconciliation n’est qu’un moyen que l’Église nous offre pour nous réconcilier avec Dieu et restaurer le don qui nous a été fait le jour de notre baptême. Dans les premiers siècles de l’Église, ce sacrement n’existait pas, et je trouve heureux qu’on ait gardé l’ancienne formule du Credo : « Je crois en un seul baptême pour la rémission des péchés », car c’est la foi qui nous sauve du péché qui conduit à la mort.

De quelle mort parlez-vous ?

Celle qui consiste à être séparé de Dieu. Il s’agit de la deuxième mort dont parle l’Apocalypse (20, 6.14). C’est à cette mort-là que conduit le péché. Il ne conduit pas à la mort biologique, avec laquelle il a pourtant partie liée, et qui est programmée dans nos cellules, mais à la mort qu’est la séparation d’avec Dieu. Et je regrette qu’on ne clarifie pas suffisamment ce dont nous parlons quand nous parlons de mort. 

Et cette mort comme séparation d’avec Dieu, vous la voyez à l’oeuvre ?

Je la vois dans la violence de tous les jours, je la vois dans le mépris, dans l’ignorance, dans le rejet des autres, dans l’injustice. Cette fermeture au don de Dieu mène jusqu’à la violence physique qui conduit à la mort physique. Quand l’Église confesse que le baptême nous donne la vie éternelle, elle dit juste. 

Dans votre expérience de médecin qui accompagne des personnes en fin de vie, voyez-vous dans ces moments-là la notion de péché prendre de la force ?

Les personnes qui éprouvent leur grande fragilité et sont mises à nu par la maladie, appauvries par la proximité dela mort, ont souvent une conscience vive de ce qui les a blessées et a blessé d’autres personnes. Il n’est pas rare qu’elles veuillent engager dans les derniers temps de leur vie une réconciliation qui paraissait parfois impossible depuis des années. Ce qui les y dispose, c’est précisément cette pauvreté à laquelle elles ont consenti. Parce qu’elles sont pauvres, elles peuvent demander pardon. Elles n’ont plus rien à perdre et tout à offrir. Ces personnes ne sont plus dans le scrupule ou la culpabilité douloureuse,  elles sont déjà engagées dans la volonté de se réconcilier. Mais il arrive, c’est moins fréquent, que la réconciliation reste impossible. 

Est-ce que dans ces moments-là peuvent remonter des fautes que l’on aurait commises, qui peuvent gêner la fin de vie ?

Il arrive que certaines situations soient si douloureuses que les personnes finissent par les occulter, et que dans un moment de fragilité, les choses resurgissent et fassent à nouveau beaucoup souffrir. Les avoir occultées leur a permis de continuer à vivre, mais en fin de vie, une obligation de vérité se fait jour. Et l’on est parfois surpris, quand on accueille la confession de ces pénitents, d’entendre l’aveu de péchés très anciens, qu’ils ont été amenés à occulter, ou qui les ont conduits à se construire de manière quelque peu tordue. Ils ont longtemps camouflé l’offense faite à Dieu ou à autrui, et sont prêts maintenant, pour diverses raisons, à en parler et à se réconcilier.

La conscience de notre péché sera-t-elle avivée à l’heure de notre mort ?

Nous en prendrons conscience en même temps que nous le verrons disparaître ! Mais sans attendre notre mort, je crois que nous pouvons déjà en faire l’expérience, en nous laissant dès aujourd’hui illuminer par l’amour de Dieu. Nous pouvons rendre grâce pour l’amour qui nous est offert, pour la foi qui nous est proposée dans le Christ. Et, dans ce climat d’action de grâce et de louange, nous pouvons aussi prendre conscience de notre péché, le confesser amèrement, et en même temps nous laisser réconcilier avec Dieu et entrer dans la vie qu’il nous offre dès maintenant et pour toujours. 

Propos recueillis par Sophie de Villeneuve